Quand un trouble de la parole mène à l’intimidation

par Agathe Tupula Kabola

Publié le 24 avril 2017



Tout récemment, je me suis rendue à l’École au Pied-de-la-Montagne de la Commission scolaire de Montréal avec un mandat bien spécial: animer un atelier de sensibilisation au bégaiement dans une classe de 1re année, de façon à contrer l’intimidation que subissait un élève qui bégaie, de la part de ses pairs. C’est la maman du jeune garçon en question qui m’a téléphonée à la clinique, désemparée et essayant de trouver une solution. Devoir consoler son enfant qui arrive de l’école en larmes après avoir subi les moqueries de ses camarades, c’est un cauchemar que je ne souhaite à aucun parent. L’intimidation commence très jeune dans les cours d’école, contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre.

J’ai donc proposé à la maman de me déplacer à l’école de son garçon, avec le consentement de la direction et de l’enseignante, pour animer un atelier éducatif auprès des élèves de la classe. J’ai donné des tas de conférences depuis le début de ma carrière, mais c’était la 1re fois que j’en donnais une auprès d’un si jeune public. Un très beau défi que je recommencerais demain matin!

J’avais quelques doutes au départ: est-ce que les élèves allaient avoir un intérêt pour le sujet? Allaient-ils comprendre mes explications? Est-ce que le jeune qui bégaie serait pointé du doigt lors de mon intervention? Était-il à l’aise à l’idée que j’aille parler de son trouble de la parole devant toute la classe?

Lors de mon arrivée en classe, après leur avoir expliqué qui j’étais et mon métier, j’ai brisé la glace en leur lisant une histoire que j’aime beaucoup: Mon nom, c’est c’est Olivier, de Brigitte Marleau, aux Éditions Boomerang (Collection Au coeur des différences). Ce petit bijou qui s’adresse aux enfants aborde le bégaiement à travers le personnage d’Olivier, qui devient la risée de sa classe lors d’une causerie, en raison de son bégaiement. L’enseignant dans l’histoire intervient auprès des élèves de façon à leur faire comprendre que leur attitude est blessante, et il met de l’avant que nous sommes tous différents à notre manière. Certaines différences sont visibles (ex: une élève porte des lunettes, un autre élève a des broches, un autre porte des prothèses auditives, etc.), alors que d’autres sont invisibles (comme le bégaiement).

J’ai été agréablement surprise par la curiosité et la participation des élèves lors de la lecture! Je n’ai jamais vu autant de mains levées à une de mes conférences! Plusieurs enfants levaient la main en même temps pour prendre la parole (l’enseignante a d’ailleurs dû intervenir à quelques occasions pour cadrer mon activité!), soit pour poser une question, soit pour exprimer un commentaire, ou encore pour raconter une anecdote personnelle qui leur venait en tête, en lien avec l’histoire racontée. Un élève a mentionné qu’il avait déjà vu une orthophoniste pour l’aider à mieux parler, une autre a parlé des problèmes de santé de sa petite soeur, un autre a affirmé qu’on a déjà ri de lui aussi. Les élèves intervenaient sans gêne et sans tabou, incluant le jeune qui bégaie, pour partager leurs idées, et la dynamique était des plus agréables.

Suite à la lecture du livre, les élèves ont repris leur place et je leur ai expliqué, de façon vulgarisée, la nature du bégaiement, les causes, les mythes et réalités associés, de même que les façon d’interagir avec une personne qui bégaie (quoi faire et quoi ne pas faire, comment aider un élève qui bégaie). J’aime bien l’analogie des dinosaures à dos lisse (parole fluide) et celui avec des bosses (parole bégayée) pour illustrer la différence. Nous avons aussi abordé la façon de faire face aux taquineries: l’évitement, ignorer la personne, prendre les devants, réagir avec humour, etc.). J’ai été ébahie par la pertinence des questions posées pour des enfants de cet âge: “Est-ce que le bégaiement, ça se guérit? Est-ce que l’orthophoniste fait la même chose avec les enfants et les adultes qui bégaient?”. Un autre élève prend la parole et me dit “Si je dis qu’il y avait beaucoup beaucoup de monde à ma fête, alors là ce n’est pas du bégaiement, c’est bien ça?” Il avait bien compris la différence entre une disfluidité normale et une disfluidité typique du bégaiement.

À la fin de mon activité, j’ai animé un quiz sur le bégaiement comportant des questions Vrai ou Faux (ex: C’est la gêne qui cause le bégaiement. / On peut apprendre à ne plus bégayer en 1h. / Il y a plus de garçons que de filles qui bégaient.) de même que des choix de réponse (ex: Qu’est-ce qui aide une personne à moins bégayer? Si on prend 100 enfants au hasard, combien d’entre eux risquent de bégayer?). Ils étaient bien heureux de comptabiliser leurs points à la fin du jeu, et moi, j’étais emballée de voir qu’ils avaient bien intégré l’essentiel du contenu que je voulais leur transmettre.

Le bégaiement est un trouble de la parole méconnu malgré sa prévalence dans la population, et sujet à plusieurs mythes. Les enseignants qui accueillent des élèves bègues dans leur classe peuvent se sentir démunis, ne sachant pas trop comment s’y prendre pour favoriser leur fluidité ou les amener à participer verbalement.

Qu’est-ce que le bégaiement et quelle en est la cause?
Comment détecter le bégaiement chez l’enfant?
Comment agir avec un élève qui bégaie, quelles attitudes adopter?

Pour toute inquiétude, n’hésitez surtout pas à consulter un orthophoniste! J’espère que d’autres écoles prendront l’initiative de planifier de tels ateliers dans les classes du primaire. Car je crois fermement à l’intervention précoce et à la différence qu’elle peut faire dans la vie des individus.