La langue que vous parlez détermine la perception du monde qui vous entoure

par Agathe Tupula Kabola

Publié le 30 janvier 2017



À l’automne dernier, quelque chose de génial m’est arrivé. Suite à la parution d'un article dans le journal Les Nouvelles Saint-Laurent sur la publication de mon livre sur le bilinguisme (article dans lequel la journaliste mentionnait que je ne parlais pas ma langue d'origine, le tshiluba), Guy-Serge Luboya m'a contactée par courriel pour me faire connaître son école de langues africaines à Montréal, qui existe depuis septembre 2012, ELA JAMBO. Cet article paru dans La Presse résume bien le parcours entrepreneurial de Guy-Serge. Il a toute mon admiration pour l'originalité de son projet et sa détermination.

À maintes reprises dans le passé, j'ai magasiné des cours de tshiluba à Montréal, en vain. Mais voilà, c’est ainsi qu’à l’automne dernier, j’ai suivi mon 1er cours de tshiluba! Il s’agit d’une langue parlée par environ 6 millions de locuteurs, de l’ethnie Luba, originaire des provinces du Kasaï en République Démocratique du Congo (RDC) et aussi parlée dans le nord de l’Angola. La dernière fois que j’ai appris une nouvelle langue, j’avais 15 ans, et c’était l’espagnol, une langue latine très proche du français, ce qui facilite grandement l’apprentissage. En plus d’avoir un vif intérêt pour cette langue, j’avais des amis avec qui pratiquer sur une base régulière. En 3e année de baccalauréat en orthophonie à l’Université de Montréal, j’ai participé à un programme d’échange étudiant qui m’a amenée à séjourner un an à Valladolid en Espagne. Tous ces facteurs (la jeunesse et le cerveau plus performant qui vient avec, les interactions sociales régulières sur une longue durée, la motivation) font en sorte que je suis très à l’aise en espagnol aujourd’hui, et que je suis même en mesure d’intervenir dans cette langue auprès de mes patients.

Après 10 cours de 2h de tshiluba étalés sur une période de 10 semaines, j’ai des notions de base qui me permettent dorénavant d’initier et de maintenir une petite conversation, comprendre des passages d’un texte, et même par moment, piger quelques paroles de chansons dans cette langue. Je n’ai pas encore beaucoup développé mon oreille, qui demeure non habituée au débit rapide de la langue. Il me faudra de la pratique, de la patience et de la détermination. Pour les curieux qui veulent avoir un aperçu de la sonorité de la langue, cliquez ici!

En plus d’apprendre les rudiments de la langue d’origine de mon père, ce que j’ai le plus apprécié du cours enseigné par Ally Ntumba (qu’on voit sur la photo plus haut, lors de la remise de diplômes), dramaturge de profession, c’est le parallèle constant qu’il faisait entre la langue et la culture. De sorte que tout au long de la session, j’ai fait des liens entre ce que j’apprenais en classe et la culture que m’a transmise mon père, à sa manière. Comme le dit si bien M. Ntumba, “la langue est la boîte noire des civilisations”.

Orthophoniste de profession et passionnée par les langues et le multilinguisme, j’avais lu abondamment dans le passé des études qui essaient de faire le pont entre la manière d’agir des gens et la langue qu’ils parlent. Par exemple, dans cette conférence TED, Keith Chen, économiste, explique comment la langue que vous parlez peut influencer votre capacité à économiser. Oui oui! Les locuteurs d’une langue qui ne conjugue pas les verbes au futur (ex: “Il pleut demain” plutôt que “Il va pleuvoir demain” , comme c’est le cas en cantonais, langue dans laquelle la marque du futur n’est pas dans le verbe, mais ailleurs dans la phrase) auraient tendance à économiser davantage d’argent que les locuteurs d’une langue qui conjugue les verbes au futur. Pourquoi? Parce que pour les Chinois, en raison de la structure de la langue, le futur ne paraît pas aussi lointain dans le temps que pour les francophones ou les anglophones par exemple.

De la même façon que la langue qu’on parle influence notre perception du monde, celle-ci influence à son tour notre vocabulaire. Par exemple, les Inuits qui vivent autour du cercle polaire ont plus de 25 mots pour définir le blanc, preuve que le contact quotidien avec la neige a aiguisé leur perception de cette couleur. Inversement, certaines couleurs n’ont tout simplement pas de nom dans certaines civilisations (Source: L’étonnant pouvoir des couleurs, J.-G. Causse).

Voici 7 faits intéressants dont j’ai pris connaissance en suivant mon 1er cours de tshiluba:

  • Le verbe “avoir” ou “posséder” n’existe pas réellement en tshiluba. C’est plutôt remplacé textuellement par “être avec” (ex: Ndine : Ndi = je suis et ne = avec). Donc plutôt que de dire par exemple “J’ai une maison”, on dira “Je suis avec une maison” (Ndine nzubu). Ainsi, pour le peuple bantou, les avoirs ne sont pas importants, l’être fusionne avec l’avoir. Quand je vais à Bakwa Tshiya dans le village de mon père en République Démocratique du Congo, je ne peux que constater que pour les gens de ma famille qui y habitent (et qui parlent seulement le tshiluba), la possession de biens n’a que peu d’importance. Tout le monde partage ce qu’il a. Tout est à tout le monde. On peut emprunter un objet à son voisin sans avoir à le lui rendre.
  • J’ai compris pourquoi la ponctualité est optionnelle pour mon père, et pour la grande majorité des gens qui partagent la même langue maternelle. Quand on a une langue maternelle dans laquelle les mots “hier” et “demain” se disent exactement de la même façon (malaba ou makelela), comment ne pas avoir la notion du temps élastique? Pour les lubas, le temps est cyclique.
  • Il semblerait que plusieurs mots en japonais sont empruntés au tshiluba. Par exemple, bassin se dit cimono en tshiluba (ce qui ressemble curieusement à kimono!). Je n’avais jamais fait ce parallèle en entendant la langue lors de mes séjours en RDC.
  • Le tshiluba est une langue très contextuelle, qui permet de communiquer une variété infinie de messages avec un nombre très limité de mots, en comparaison à d’autres langues. Pour vous le démontrer, regardez la photo du dictionnaire tshiluba-français et français-tshiluba ci-dessous. Un même mot en tshiluba peut véhiculer une multitude de significations, dépendamment du contexte. Par exemple, le mot kubala peut vouloir dire lire, étendre ou ouvrir. Le mot de salutations moyo peut aussi vouloir dire coeur, vie et mémoire. Kuowa signifie se laver ou pendre, selon le contexte!

    En outre, certains mots en tshiluba ont un sens tellement profond et complexe qu’il n’y a pas de mot équivalent dans une autre langue, qui transmette autant de nuances.

    Selon un jury de 1 000 linguistes du monde entier, « Ilunga », en tshiluba est le mot le plus difficile à traduire du monde. Il signifie : une personne prête à pardonner un affront une première fois, à le tolérer une deuxième fois, mais jamais une troisième fois (Source: http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/3830521.stm). Sur la liste des 10 mots les plus durs à traduire, Ilunga est suivi par « Shlimazl », un mot Yiddish, et « Naa », un mot Japonais.
  • J’ai compris pourquoi la famille a un sens beaucoup plus large pour les lubas que pour les Nord-Américains. Jamais vous n’entendrez une personne originaire du Kasaï parler d’un “demi-frère” ou d’un cousin avec ces termes. Les mots “cousin/cousine” n’existent pas en tshiluba, on dit plutôt textuellement “notre frère” (bana betu) ou les enfants de l’oncle (bana ba manseba). Ainsi, pour les lubas, il n’y a pas une distinction nette entre frères et cousins, comme les francophones ou les anglophones ont tendance à le faire.
  • J’ai compris la signification réelle de mon nom de famille. On m’a toujours dit que mon nom de famille Tupula signifiait “celui qui pardonne”. Or, je comprend maintenant que le tu de Tupula réfère à la 1re personne du pluriel (nous), et pula est le radical du verbe effacer. Donc Tupula signifie littéralement “nous effaçons”, comme dans l’expression en français “passer l’éponge.
  • Malgré que le tshiluba soit une langue très contextuelle, c’est aussi une langue poétique qui suit une certaine logique au niveau morphologique. Par exemple, le préfixe mu qui signifie “à l’intérieur”, peut être retrouvé dans le mot munda qui signifie “ventre”. Tulu signifie sommeil et diulu signifie ciel. On peut aussi faire un parallèle entre les nombres et les jours de la semaine:
    Umua = 1 / Lundi = Dimua
    Ibidi = 2 / Mardi = Diibidi
    Isatu = 3 / Mercredi = Disatu
    Et ainsi de suite...

Merci à ELA Jambo, école de languges africaines à Montréal, de m’avoir offert cette si belle opportunité d’en apprendre davantage sur une partie de mes racines!